Réclusion, claustration, emprisonnement, incarcération, détention, internement, isolement... Les mots synonymes d’enfermement sont aussi nombreux que les réalités auxquelles renvoie la notion. Ils illustrent les pistes, nombreuses, ouvertes aux spécialistes des sciences humaines et sociales en général, et aux historiens en particulier.


     
  L’idée d’organiser un colloque sur ce thème est née de l’intérêt pour les Ordres religieux apparus en Occident aux XIIe (Ordres religieux militaires) et XIIIe siècles (Ordres Mendiants), qui proposent à leurs membres une vie partagée entre le siècle et la clôture, mettent en place un contrôle accru de celle-ci (système des visites, instance centralisée du chapitre général) et révèlent ainsi un changement d’attitude, tant dans l’appréhension du monde que dans la manière de considérer la perfection spirituelle et l’idéal de vie chrétienne.


        Ces évolutions doivent être mises en perspective avec la valeur (préventive, punitive, préservative, coercitive...) de l’enfermement dans les sociétés occidentales telles qu’elles apparaissent avant l’époque du « grand renfermement ». Clausura religieuse et enfermement répressif sont en effet deux versants d’une même pratique de contention des corps entre des murs. Des travaux récents, annoncés dans les mois à venir ou en cours, chez les antiquisants, les médiévistes et les modernistes montrent que ce champ d’investigation est très fécond et revêt une authentique dimension internationale.


Certes, on dispose de deux synthèses d’histoire générale des prisons et de collectifs sur la réclusion féminine. Mais il apparaît nécessaire d’établir des liens d’une part entre des recherches très dispersées en historiographies nationales et en spécialités (droit romain, droit canon, histoire religieuse, histoire sociale, histoire culturelle, etc.), mais aussi et surtout entre des recherches qui dissocient les lieux d’étude (le monastère ou le béguinage, la prison, l’hôpital...).


        En effet, les
questions des conditions de vie en milieu clos, de la valeur de l’enfermement et des résultats qu’on en escompte sont probablement liées au sein d’une société donnée, même si la pénologie et les « politiques pénitentiaires » s’inscrivent parfois, on le sait, dans une grande distance rhétorique par rapport aux pratiques d’enfermement. Les travaux désormais anciens de Michel Foucault (1975) suscitèrent en leur temps une forte polémique, irritant grandement nombre d’historiens ; mais en suggérant l’existence de pratiques communes dans des lieux et des institutions divers, ils ouvrirent néanmoins des perspectives qui ont été diversement explorées selon les périodes et les écoles historiques.


L’objectif est donc triple :

  1. -Tout d’abord, tirer les enseignements de trois décennies d’études sur l’« archéologie de la privation de liberté » ;

  2. -Ensuite, établir des ponts entre Antiquité, Moyen Âge et Époque moderne afin de réévaluer la notion de « modernité » à travers ce prisme ;

  3. -Enfin, retrouver la profondeur historique d’un champ de pratiques qui connaît actuellement un renouvellement radical dans toutes les pénologies du monde occidental, comme le montrent en particulier les travaux de Denis Salas.


  4. Par une réflexion sur les enfermements, punitifs ou non, forcés ou volontaires, séculiers ou monastiques, il s’agit d’étudier, en tant que telle et dans son historicité, la clôture, les attentes que l’on place en elle, les valeurs qu’elle recèle, les objectifs qu’on lui assigne, les formes qu’elle prend. Ce croisement entre les histoires de l’enfermement répressif et celles de l’enfermement sanctificateur, qui s’ignorent trop souvent, peut-il aboutir à des vues cavalières sur une histoire commune de la clôture ? La récurrence des politiques de rétablissement de la clôture dans l’histoire des communautés religieuses aurait-elle une résonance séculière, par exemple à la fin du XIIIe siècle et au XVIIe siècle ? Trois volets thématiques seront proposés à l’étude pour des contributions en forme de bilans synthétiques, qui donneront lieu ensuite à une publication.


Vivre en milieu clos


Instrument de séparation et de soustraction au monde, la clôture revêt des modalités très variées. Les notions de « clôture active » et de « clôture passive », mobilisées par certains historiens, sont une façon d’aborder la perméabilité et la porosité des milieux dits « fermés ». Dans cette diversité des clôtures et des fermetures, genres et statuts ont leur place et doivent donc être pris en considération. Il convient aussi de prêter attention aux conditions d’existence en milieu clos, aux rythmes de vie, aux rituels comme aux événements qui viennent en rompre l’harmonie, la monotonie ou la dureté. Enfin, les durées d’enfermement, qu’il s’agisse du « temps d’emprisonnement » ou de celui de la clôture, sont très variables et sont révélatrices aussi des conceptions des milieux clos ou des vertus qu’on leur prête.


Conceptions et valeurs de l’enfermement


Il faudra en premier lieu explorer la très grande diversité du lexique de l’enfermement : clausura, domus disciplinae, carcer, locus separatus, prison large, prison fermée… À la fin du Moyen Age, alors qu’une littérature de l’enfermement se développe, la délivrance du prisonnier est un topos de l’hagiographie : on cherchera à savoir, par exemple, sur quelles spiritualités de la clôture ce topos s’adosse. Plus largement, le traitement réservé au confinement dans la théologie, les droits romain et canon ou la pensée juridique devrait être analysé afin de mieux comprendre les élaborations intellectuelles que ce thème a suscitées. On sait ainsi que la scolastique du XIIIe siècle intègre des séries de questions sur la licéité de quitter le cloître en cas d’extrême nécessité ou sur la possibilité d’évasion des condamnés à mort.    

Comment juristes et théologiens se saisissent-ils de la question de l’enfermement ?



Objectifs et usages sociaux de l’enfermement


Pendant une très longue période, qui transcende les découpages académiques entre Antiquité, Moyen Age et Époque Moderne, l’emprisonnement n’est pas la clef de voûte du système pénal et il ne constitue pas la manière prédominante de châtier. Mais la peine d’enfermement ne saurait être considérée comme une invention de la modernité, elle est un élément de l’arsenal commun des peines bien avant, dans comme hors du droit canonique. Plus que sur la diffusion de cette peine, c’est sur le contenu notionnel attaché à la peine d’enfermement que l’on souhaite faire porter l’analyse historique. Qu’attend-on de la peine d’enfermement dans les sociétés pré-contemporaines ?


La notion de perfection personnelle et celle d’expiation ont vraisemblablement promu l’enfermement pénitentiel. Celle de coercition semble adéquate pour rendre compte de larges pans de l’enfermement antique et médiéval. Pour autant, des notions contemporaines sont-elles à écarter de l’analyse ? L’idée de « discipline » a guidé une grande partie des études classiques des années 1960-1970. Aujourd’hui, la notion d’« incapacitation », empruntée à la pénologie nord-américaine et qui gagne la pénologie européenne, est-elle susceptible de trouver une profondeur historique et d’éclairer en retour tout ou partie des réalités carcérales anciennes ?


    Enfin, dans une perspective de sociologie historique de l’enfermement, on cherchera évidemment à définir quelles populations (statuts socio-économiques, genres) sont particulièrement exposées aux diverses formes d’enfermement.


Un tel projet trouve une inscription profonde dans le contexte local. En effet, c’est sur le territoire de la Région Champagne-Ardenne que se trouve Clairvaux, grande abbaye cistercienne et aujourd’hui Centrale abritant des quartiers de haute sécurité. La Région et l’État restaurent ce qui subsiste du site médiéval (bâtiment des convers) et à ce titre, le sujet peut intéresser la Région, notamment la Direction Régionale des Affaires Culturelles, ainsi que le Département de l’Aube dont les Archives conservent une très grande partie des archives de Clairvaux.


© Crédits photographiques Julien Sallé

 

Présentation - ©2009 - Colloque Enfermements

Présentation et argument du colloque